Eclat(s) d’Âme

Shimanami Tasogare était attendu depuis un petit moment (le 1er tome est sorti fin 2015 au Japon), et c’est finalement chez Akata sous le titre Éclat(s) d’âme que nous le retrouvons. C’est le deuxième titre de l’éditeur à s’intéresser aux personnes LGBT, poursuivant sur la lancée du Mari de mon frère de Gengoroh Tagame (auquel ce nouveau titre risque d’être souvent comparé). Espérons que ce ne soit pas le dernier. Le titre comporte « déjà » 3 tomes au Japon et après être passé par le magazine Hibana (aux côté de Dorohedoro !), il continue sa vie grâce au site de prépublication en ligne de l’éditeur. Déjà avec des guillemets car, en réalité, le rythme japonais est lent (un tome par an, en hiver). On peut espérer voir d’autres séries sur ce thème en même temps (parce que si faut attendre sa fin, ça ne sera pas avant 2020 voire 2021…). Je croise les doigts.

eclat ame 1 akata

En France, l’auteur·e est connu·e pour une autre oeuvre, plus mainstream, Nabari, fini depuis quelques années chez Kazé (de mémoire, les derniers tomes avaient mis du temps à sortir). Ici, le titre est plus intime, puisque Yuhki Kamatani aborde un sujet plus personnel, étant X-gender (en France, je pense qu’on emploierait plutôt les termes non-binaire et/ou agenre ?).

Tout ça pour dire que je ne connaissais rien de l’auteur-e, et que j’ai débuté Eclat(s) d’âme en ne connaissant qu’un bout du synopsis, que je peux résumer ainsi : un lycéen se fait harceler depuis que ces camarades ont vu du porno gay sur son smartphone. Jusqu’à le pousser au suicide…

Je savais aussi que cette tentative allait être interrompue par une mystérieuse personne et qu’il allait rencontrer d’autres persos LGBT dans un lieu que l’on pourrait qualifier de safe space (d’ailleurs, le terme est employé dans le manga, dès la quatrième de couverture, incroyable).

Et en fait, il y a quand même plus de matière. Tasuku (c’est le prénom du héros), se fait outer au début du manga (si vous ne savez pas ce qu’est un outing, voyez le lexique des pages bonus du Mari de mon frère chez le même éditeur)(ou alors, il y a google)(ou tout autre moteur de recherche). Harcelé, moqué, humilié, il ne voit qu’une solution pour échapper à ses tourments et à ses bourreaux : la mort. Mais alors qu’il allait sauter dans le vide, voilà qu’une jeune femme, sur la haute colline d’en face, le précède. Il assiste à sa chute, impuissant. Courant vers le lieu du drame, il découvre qu’elle est indemne (?!)(et au cours du manga on verra cette personne sauter dans le vide plusieurs fois : illusion, rêve éveillé, mirage ou légère incursion du fantastique ?). Cette personne lui fait découvrir un salon de discussion, où il y a déjà 4, 5 inconnu·e·s d’âges et de genres variés. Le fameux safe space où se retrouve régulièrement d’autres personnes qui, comme Tasuku, ne correspondent pas à ce que la société hétéronormée attend d’eux.

Ce premier tome offre un focus plus important sur Tasuku (normal, c’est lui le personnage principal), et donc indirectement sur son homosexualité. Excepté·e·s Haruko et le mystérieux (la mystérieuse) hôte, les autres protagonistes reste largement en second plan. Pour autant, la narration est fluide et la présentation des personnages se fait de manière fluide, avec la présence de l’hôte toujours diffuse, enveloppant les pages de son aura surnaturel. Bref, si certain voit dans ce tome introductif, une « suite d’études de «cas-types» » (traduire : « d’abord le gay, ensuite la lesbienne, à quand le trans ? »)(ravi d’être considéré comme des objets d’études stéréotypés, merci), moi j’y vois de la représentation, du réalisme. Car s’il y a un domaine qui en manque, c’est bien le manga (si on exclut les BL et yuri qui, de toute façon, ont trop souvent tendance à enjoliver la réalité sociale et sociétale pour se concentrer sur les relations sexuelles).

eclat dame hote
« La gravité ? Connais pas. »

Mais il se passe plein de trucs en réalité, en si peu de pages. Car plus qu’un lieu de discussion entre personne LGBT+, Tasuku découvre l’association « Le congrès des chats », qui s’occupe de réaménager de vieilles bâtisses abandonnées afin de préserver le patrimoine de la ville. Il se rend utile, occupe ses journées, ce qui lui permet d’éviter de penser à ses problèmes perso #ASTUCE. Il doit également affronter le regard et l’homophobie des autres durant les deux derniers jours avant les vacances scolaires… Pas de violence physique, bien heureusement, mais de l’homophobie que l’on pourrait tristement qualifier « d’ordinaire », avec la panoplie d’insultes habituelles, que je ne retranscrirais pas ici car on les connaît bien trop. Et ce n’est pas parce que ses camarades n’ont pas la confirmation à 100% de certitude de la sexualité de Tasuku que leur propos ne sont pas homophobes. Ce n’est pas parce que pour eux ce n’est que de l’humour que ce n’est pas homophobe. Au contraire, ils ne font que banaliser un climat d’homophobie au sein de leur classe… Les termes qu’ils emploient sont bien des insultes, car être homo est vu comme dégradant, humiliant et méprisable. Dans ces conditions, impossible pour Tasuku de pouvoir s’épanouir et s’assumer pleinement…
Le soir, après les cours, c’est la boule au ventre qu’il peut rentrer chez lui, en espérant que ni son frère ni ses parents apprennent à propos de l’incident… Et au cours de ces vacances d’été, il pourra peut-être répondre à la grande problématique de ce volume (voire, sûrement, de la série) : pour vivre heureux vaut-il mieux vivre caché-e-s, ou alors (s’)assumer en faisant un coming-out général ?

Et pour nous transmettre toute une palette d’émotions, Yuhki Kamatani utilise à merveille ses talents de dessinateurice. De magnifiques métaphores graphiques se déploient sous nos yeux, les cadrages se resserrent, les perspectives se tordent, en fonction des ambiances. Tout cela contribue à une immersion renforcée. On y suit l’évolution de Tasuku qui, avant d’espérer pouvoir faire face à l’homophobie de ses camarades (et avec aucun soutien de la part de l’équipe pédagogique d’ailleurs…), va d’abord devoir faire face à lui-même. Et apprendre à s’accepter, tel qu’il est… Son cheminement de pensée, ses réflexions, sont terriblement réalistes.

Côté édition, comme d’habitude rien à redire vu le travail de qualité de la part d’Akata. On pourrait peut-être s’attarder sur la version colorisée de la couverture, différente donc de la version japonaise, mais il s’agit d’une colorisation effectuée (à la demande d’Akata) par l’auteur·e ellui-même. Même si je trouve que la couv’ d’origine a un certain cachet, la vf est superbe elle aussi. Je suis même plutôt pressé de voir ce que donneront les suivantes…

A voir la suite, comment la situation se développe, comment l’auteur-e développe les différents personnages sans donner l’impression aux mecs hétéros d’avoir un catalogue LGBT. Les pauvres, difficile d’apprécier un manga dans lequel on est minoritaire ET montré sous un mauvais jour.

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