La triste de vie de Monsieur F…

Il faisait déjà sombre lors de cette ténébreuse nuit sans lune, quand plusieurs silhouettes mystérieuses se rassemblèrent autour d’un feu agonisant. Elles s’assirent en cercle, sans autre bruit que celui, inquiétant, du vent gémissant dans les arbres et des feuilles mortes se balançant sous son souffle. L’une de ces ombres encapuchonnées se saisit alors d’une bourse, en sorti une poignée d’une étrange poudre et le lança sur le feu, avant de commencer, d’une voix basse et lugubre :

« Soumise à l’approbation de la Société de Minuit, cette histoire s’intitule… »

 « Ou l'Histoire de la Triste Vie de Monsieur F., en français. »

En ces temps-là, monsieur F. était un simple professeur d’une matière fort simple : la chimie théorique. « Qu’est-ce que c’est que ce truc au nom barbare ? », pensez-vous. Eh bien, pour ceux du fond qui ne sauraient pas, il s’agit de mécanique quantique appliquée à la chimie. Autrement dit, c’est le fruit monstrueux des amours interdits entre la physique, les mathématiques et la chimie. Un horrible ménage à trois…

D’entrée de jeu, monsieur F. prévint ses élèves. Si sa matière était celle qui subissait une moyenne pourrie, affreuse et à la limite de la honte, bien en-deçà du 10 donc, ce n’était pas à cause de la difficulté ou de l’incompréhensibilité de son cours, mais bien parce que les étudiants, ces feignasses, ne travaillaient pas ! Ils étaient prévenus, c’était leur responsabilité.
Pas question, non de non, de se remettre en question ou de revoir sa manière d’enseigner. C’était aux élèves de changer, lui, il avait trop chaud pour ça, fallait qu’il ouvrît une fenêtre, là, maintenant, parce que pffffouu…. Trop chaud, même lorsque les températures se rapprochaient plus d’un temps hivernal que de l’automne…
Et puis, qu’est-ce qu’ils étaient fatiguants à parler tout le temps, pendant son cours, en plus. Après toutes ces années en tant qu’enseignant-chercheur, monsieur F. n’était toujours pas habitué à tout ce brouhaha incessant ! Hop, puisque c’était ainsi, solution ultime, celle qui sauvera l’Humanité lors du Jugement Dernier : il bouda ! Là ! Et il se mit à écrire au tableau avec son écriture illisible des trucs incompréhensibles, et tant pis pour eux, dans le silence le plus total ! Car, évidemment, dès que le prof se tait, l’étudiant, surpris par ce silence brutal, fait de même… Que monsieur F. était doué pour asseoir son autorité…

Le mercredi, c’était la séance de travaux dirigés, lors de laquelle monsieur F. écrivait les questions d’un exercice au tableau et laissait tranquillement ses élèves y répondre. Ce jour là, une élève demanda à monsieur F. pourquoi c’était ça la réponse, et pas autre chose. « Parce que je le sais », lui répondit calmement monsieur F., abasourdi qu’on pût ne pas savoir ça. Elle ne comprit même pas que c’était parce que « je le sais ». Ce n’était pourtant pas faute de lui avoir répété. Au moins six fois. Monsieur F. le savait, donc c’était ça. Logique, non ? Qu’est-ce qu’il leur fallait de plus, à ces étudiants ? Une démonstration ? Monsieur F. n’avait pas que ça à faire, oh ! Un « Ta gueule c’est magique », alors ? Là, peut-être que ça aurait été plus clair…

C’était exactement comme cette autre fois, un peu plus tard dans l’année, où personne ne comprit son explication. Monsieur F. n’en revint pas ! Ils étaient censés avoir vu ça en troisième (enfin, selon son idée du programme de troisième, qui ne devait pas la même que celle de l’Education Nationale, ceci expliquant cela) ! Monsieur F. demanda qui était celui qui n’avait pas compris, histoire de lui expliquer personnellement. Surprise, tous ont levé la main ! Une belle brochettes d’incapables… Du coup, Monsieur F. s’est vu contraint de leur expliquer… Alors que ce n’était pourtant pas son rôle de prof, que d’expliquer ce qu’ils ne saisissent pas ! C’est pas comme s’il était payé pour ça !

Mais, comme monsieur F était quelqu’un de gentil, qu’il s’épuisait moralement et physiquement, qu’il se fatiguait pour les aider, monsieur F. pris la décision d’utiliser la technologie moderne pour leur donner des exercices. Notés, évidemment. Cela devait considérablement augmenter la moyenne. Pour ceux qui travaillaient. (En admettant qu’il y en eût.) Monsieur F. créa même spécialement l’un des devoir, et ce, sans copier-coller Wikipédia. Un devoir à rendre en binôme par internet, donc. Enfin, plus précisément sur la plateforme de cours en ligne, évidemment, pas par son e_mail, vu que monsieur F. ne répondait pas, à leurs mails. Sauf s’ils lui étaient adressés indirectement. Certains cherchent encore, des années plus tard, comment adresser un mail indirectement à quelqu’un…

Ah, ces étudiants, tous les mêmes, tous interchangeables… Si arrogants, si fiers de leur jeunesse… Cela lui évoquait l’un des premiers cours, fin Septembre, parce que monsieur F. ne venait pas les premières semaines, histoire de prolonger ses vacances (ou de moins voir ces affreux garnements, ou les deux, l’un entraînant l’autre).
Certains se sont mis à rire alors que monsieur F. se plaignait de leur nuisances sonores, de leur agitation insupportable, qui l’empêchait de se concentrer ! Parfois, monsieur F. en perd ses feuilles (qu’il se contente de lire, et qui sont l’exacte réplique de ce qu’il met en ligne, mais ce n’est pas le sujet) ! Et eux, ils ont osé rire ! Rire de monsieur F. !

Monsieur F. se demandait bien pourquoi se moquait-on de lui, alors qu’il s’essoufflait, au tableau, s’essuyant un front humide avec sa manche, essayant de maîtriser sa respiration et de reprendre son cours après s’être apitoyé une fois de plus (de trop ?) sur son triste sort. Pauvre Monsieur F…
La réponse ? Elle est fort simple. Monsieur F., il fait pitié. Tellement, que cela en devient risible. Un triste sketch qui se répète inlassablement, trois fois par semaine…

« Et c’est ainsi que se termine cette histoire… »

L’assemblée mystérieuse se leva, sauf un – celui qui avait narré l’histoire, et se rassembla en un nouveau cercle, plus petit, afin de confronter leurs avis avant de délivre l’ultime jugement. Il ne se fit pas attendre :

« Cette histoire est absolument terrifiante ! Peut-on vraiment penser que Ça existe vraiment ? Espérons que non… »

La Société de Minuit quitta alors ce lieu de rassemblement secret, abandonnant les braises qui agonisaient dans la nuit noire…

[Note :
 Cette histoire n'est pas une fiction. Toute ressemblance avec des personnes
 existantes ou ayant existé est totalement voulue.]

2 réflexions sur “ La triste de vie de Monsieur F… ”

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